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Non c’est non, même entre conjoints

© Istock
La seconde vague #metoo #meinceste n’avait pas encore déferlé, au moment de la sortie du dernier livre de Jean-Claude Kaufmann. Pourtant dans cette enquête sur le consentement sexuel intitulée «Pas envie ce soir: la question tabou du consentement dans le couple», le sociologue du couple lève le voile sur un impensé aujourd’hui nommé. Entretien.
Sandrine Chansel

Pourquoi avoir choisi de parler du consentement sexuel dans le couple?
Suite à l’affaire Weinstein et à la vague #metoo, il me paraissait essentiel d’aborder cette question difficile. L’idée est simple: il y a consentement s’il est explicite et formalisé, mais son application est plus compliquée. Le confinement a rendu les choses d’autant plus difficiles pour les femmes abusées, doublement prises au piège. On commence seulement à en mesurer l’impact dramatique.

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Comment un conjoint peut-il se transformer en agresseur voire en violeur?
A la base d’une relation conjugale, quand ça se passe bien, on est dans un mécanisme de renfort mutuel de l’estime de soi, où chacun soutient l’autre, aide l’autre, «caresse» l’autre psychologiquement face aux petites agressions extérieures, au stress, aux différents problèmes rencontrés. Notre conjoint devient en quelque sorte notre «premier fan». Quand ce mécanisme s’affaiblit, un homme qui ne l’était pas au début peut se muer en véritable pervers narcissique: au lieu de soutenir l’autre, il va construire sa propre estime en l’agressant. Ainsi, il devient méchant et blessant au quotidien. Ce comportement se retrouve dans l’intimité: ça va lui faire du bien de se venger sexuellement.

Vous décrivez les différentes facettes des viols domestiques, quels sont-ils précisément?
Il y a d’énormes différences, dans une graduation continue, entre la simple pression, le harcèlement plus caractérisé et le viol. Il faut éviter de parler de viol pour une simple pression qui s’arrête si la femme dit non. Mais d’un autre côté, beaucoup de femmes victimes d’un viol hésitent à employer ce mot. Dans mon enquête, j’ai même dû insister pour convaincre certaines femmes qu’elles étaient bien victimes d’un viol. Dans les premiers degrés, où l’homme insiste sans trop se rendre compte que sa femme n’a pas envie, celle-ci se dit souvent: finalement ce n’est pas trop grave, en faisant un effort, c’est très pénible, mais j’arrive à le supporter. Elle se contente d’envoyer de petits messages, par exemple en restant très passive, en faisant la morte (messages qui ne sont pas toujours compris). Mais si la situation s’aggrave, si l’homme passe à ce qui devient un harcèlement plus régulier, l’habitude qui a été prise de ne rien dire devient un piège. Dans tous mes témoignages, les femmes victimes ont regretté de ne pas avoir dit «non!» plus tôt. Il faut le dire clairement quand on n’a pas envie. C’est seulement ainsi que l’on peut savoir si l’homme est respectueux ou s’il continue à insister. Il bascule de ce fait dans la catégorie du violeur.

Comment s’exprime le consentement ou le non-consentement des femmes dans le couple?
Bien souvent, elles croient réussir à exprimer le non-consentement ou le consentement, mais c’est subtil. De l’ordre d’un «bof» qui dure deux secondes par exemple, elles se mettent à penser «pas envie», qu’elles vont ensuite raisonner par «oui mais il faut bien y passer, c’est normal». Elles vont ainsi, de manière assez passive, entrer dans le jeu, renvoyer une caresse sans trop d’enthousiasme, mais un peu quand même. Pour le partenaire en face, il est facile de n’avoir rien saisi de particulier. Et si ce n’est que le corps qui parle – elles vont tourner le dos dans le lit, puis accepter-, leur partenaire va là aussi zapper assez facilement. Il faut savoir qu’il y a beaucoup d’hommes qui ne captent pas ces signaux faibles! Ils ont là un apprentissage capital à faire, en y étant extrêmement attentifs dès les premières secondes, car il s’agit du désir réel, profond de leur conjointe, plus précisément de son non-désir. Et ce n’est pas parce qu’apparemment, après, elle y a pris du plaisir -ou qu’elle a simulé- qu’il n’y a pas de problème, justement. A terme, ce qui aurait dû rester pour elle qu’un «petit effort» peut devenir pénible, puis pourrait même être ressenti comme une véritable agression.

Pourquoi les femmes se «forcent-elles»?
Parce qu’elles aiment leur conjoint. Elles arrivent parfaitement à dissocier, dans leur couple, le sexe et les sentiments, contrairement à leur partenaire masculin, pour qui l’incompréhension et la souffrance sont d’autant plus grandes que l’acte sexuel est, pour lui, fondateur: il réaffirme l’union à l’autre, au nom de l’amour justement. Et puis il y a les lourds héritages du passé, ancrés dans nos mentalités depuis des millénaires, du devoir conjugal, par exemple. De la femme passive, mutique au sujet du désir et du plaisir, et de l’homme conquérant qui doit abattre, y compris sexuellement, des résistances. Beaucoup de femmes pensent aussi, quasi systématiquement, qu’elles ont un problème dans leur corps. Il y a aussi beaucoup de méconnaissance du cycle conjugal du désir chez la femme. Alors, il faut en parler, essayer d’exprimer sans culpabilité ni honte. Inclure la discussion sur la sexualité dans le quotidien. L’essentiel, c’est de sentir qu’on avance, même à petits pas.

Comment apprendre à dire non et à s’extraire d’une situation dangereuse?
Il ne faut pas se culpabiliser si on n’arrive pas à le dire, il y a déjà bien trop de culpabilité dans ce manque de désir, et ce n’est vraiment pas toujours simple de parler. Il ne faut pas se contenter de se dire qu’il aurait sans doute compris si l’on avait poussé un soupir de fatigue: la plupart des signaux faibles que la femme envoie ne sont pas perçus par son partenaire. Mais c’est pourtant la seule solution, il faut arriver à parler, arriver à parler, arriver à parler! Sans doute n’arrivera-t-on pas à tout déballer d’un seul coup.
Une bonne technique consiste à saisir une opportunité pour dire une toute petite chose, par exemple en commentant une scène évoquant les pressions subies dans un film que l’on regarde ensemble. Et se dire que l’on a réussi une grande chose. Car la machine à dialogue sur le sujet a été enclenchée et on pourra faire un peu plus la prochaine fois.
Il faut aussi trouver quelqu’un à qui parler en dehors du couple; une amie, une confidente, voire sur un forum en ligne. C’est essentiel, il faut réussir à sortir du refoulement systématique, de son enfermement dans le silence.

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